Suspension Chambre néerlandophone

Sous le seuil européen un pouvoir adjudicateur n'est pas tenu de demander une justification de prix — mais 'pas tenu' ne signifie pas 'interdit'

Arrêt nr. 256528 · 15 mai 2023 · XIIe kamer

Le Conseil d'État suspend une attribution parce que la province d'Anvers a écarté l'offre d'un indépendant pour 'prix horaire anormalement bas de 34,70 €' sans d'abord interroger le soumissionnaire — alors qu'en matière de services intellectuels sans quantité présumée dans le CSC, la simple différence de prix ne suffit pas à conclure unilatéralement à un prix 'sous le prix coûtant'.

Que s'est-il passé ?

En 2022, la province d'Anvers a lancé un accord-cadre pour copywriting et conception graphique — procédure négociée simplifiée avec publicité préalable, deux lots, valeur estimée 100.000 € par lot (hors TVA). Vingt candidats ont remis offre. Le formulaire d'offre ne demandait qu'un prix horaire par lot. Pas de quantité présumée, pas d'indication du nombre moyen d'heures par mission. Gunther Segers, indépendant avec bureau à domicile en Wallonie et 25 ans d'expérience comme graphiste, a proposé 34,70 €/h pour les deux lots — bien en dessous des autres soumissionnaires. Dans le rapport d'attribution, la province a calculé : son prix était inférieur de 52 % à la moyenne pour le lot 1 et de 54 % pour le lot 2. Même par rapport à un marché similaire de 2020 (moyennes alors de 64,59 € et 64,11 €), Segers restait nettement moins cher, malgré 'les nombreuses indexations salariales des dernières années'. La province appliquait une norme de sa propre fabrique : 'pour un indépendant, on calcule qu'il doit gagner 50 à 60 euros par heure pour s'en sortir, compte tenu des précomptes qu'il doit lui-même retenir'. Conclusion : le prix se situe 'sous le prix coûtant', ce qui 'entraîne une distorsion de concurrence et rend l'engagement du soumissionnaire d'exécuter le marché aux conditions fixées inexistant ou à tout le moins incertain'. L'offre a été écartée comme substantiellement irrégulière sur la base des articles 35 et 76 de l'AR Placement 2017. Aucune justification de prix n'a été demandée : l'article 36 de l'AR — qui contient l'obligation d'interroger — ne s'applique pas selon son §6 aux procédures négociées sous le seuil européen, et la province estimait qu''il y a suffisamment de motifs pour écarter l'offre'. Segers a saisi le Conseil d'État en EU. Sa défense était concrète : comme indépendant avec bureau à domicile, il n'a pas de frais de loyer ni de personnel comme la plupart des autres soumissionnaires (entreprises établies dans des 'villes plus grandes et plus chères en Flandre'), il travaille depuis 25 ans pour de grands clients, et à un taux d'imposition réduit de 15 % sur les revenus de droits d'auteur, il dégage 3.000 €/mois nets à ce tarif. Le Conseil d'État lui a donné prima facie raison. D'abord la ligne juridique : l'art. 36 §6 de l'AR Placement 2017 exclut effectivement la procédure d'interrogation obligatoire pour les procédures négociées sous le seuil européen. Mais — et c'est le cœur de l'arrêt — l'obligation générale d'examen des prix issue de l'art. 35 et de l'art. 84 de la loi 2016 reste pleinement applicable. Et dans cet examen général, le pouvoir adjudicateur peut toujours demander à un soumissionnaire des informations concrètes. 'Absence d'obligation' n'équivaut pas à 'interdiction'. Factuellement, le Conseil a pointé deux éléments qui rendaient ici insuffisante la simple différence de prix. Premièrement : 'dans le cadre d'un marché de services intellectuels, comme en l'espèce, les écarts de prix importants sont plus fréquents'. Deuxièmement : le CSC ne demandait qu'un prix horaire, sans quantité présumée ni explication du nombre d'heures requises par type de mission. La province ne pouvait donc pas évaluer si le prix horaire se situait 'sous le prix coûtant'. Dans ces circonstances, le Conseil estime qu'une exécution diligente de l'examen général exigeait que Segers soit interrogé avant que son offre ne soit écartée. Suspension accordée pour les deux lots.

Pourquoi c'est important ?

Pour les pouvoirs adjudicateurs, c'est une mise en garde contre l'application mécanique de normes internes de prix coûtant aux services intellectuels. Un indépendant en télétravail a une structure de coûts fondamentalement différente d'une agence avec loyer et masse salariale — et une différence de 50 % en prix horaire n'est pas une preuve automatique de dumping pour des services créatifs. Pour les soumissionnaires qui travaillent avec des prix serrés — freelances, indépendants, spécialistes en télétravail — c'est l'arrêt qui établit clairement qu'on ne peut pas vous écarter d'une procédure sans audition. Mais aussi : construisez votre dossier de manière à pouvoir étayer votre prix en un seul e-mail (structure d'entreprise, optimisation fiscale, productivité, portefeuille clients). Pour les procédures sous le seuil européen, la tentation est grande de lire l'art. 36 §6 comme 'pas d'obligation d'interroger = main libre'. Cet arrêt dit non. Le devoir général de diligence et l'examen de base de l'art. 35 + 84 restent applicables, et dans 'certains cas' ils impliquent quand même une interrogation.

La leçon

Si en tant que pouvoir adjudicateur vous voulez écarter une offre au prix manifestement bas dans une procédure négociée sous le seuil européen : posez-vous trois questions. (1) Le CSC contient-il une quantité présumée ou une unité de prestation contre laquelle je peux mesurer le 'prix coûtant' ? Sinon — interrogez. (2) S'agit-il de services intellectuels/créatifs où de grands écarts de prix sont normaux ? Si oui — interrogez. (3) Ai-je des éléments concrets du dossier lui-même qui expliquent ou réfutent le prix bas, ou ma constatation 'sous le prix coûtant' repose-t-elle uniquement sur des estimations internes et des normes générales ? Si la seconde moitié de (3) est oui — interrogez. Un e-mail au soumissionnaire demandant une justification dans les 12 jours ne vous coûte rien et bloque cette cause de suspension.

Posez-vous la question

Si vous voulez écarter une offre pour prix anormalement bas dans une procédure simplifiée ou non européenne : pouvez-vous expliquer en deux phrases quel est le 'prix coûtant' sous lequel l'offre se situe, en vous basant sur autre chose que la moyenne des autres offres et votre propre estimation interne ? Si la réponse est 'non, pas vraiment' — demandez une justification de prix avant d'écarter.

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →